Le jardin des oubliettes

chapitre I

 

 

 

Un épais brouillard recouvre la jetée qui s’étire vers le large. Derrière lui, la plage de Floride a disparu dans le voile opaque. Edgar se frotte les manches dans un frisson en poussant une chaise qui racle.
—Cinq heures du mat, il se fout de moi ce con.
La réflexion se perd dans la brume. Le Starsbuck est fermé, la digue déserte et lui se demande ce qu’il fait là. Son rendez-vous ne viendra pas, il le sait déjà. Il pourrait regagner son cabinet, mais rien de plus ne l’y attend. Son papier peint décoloré lui donne le cafard et sa moquette pourrie sent la moisissure. Il soupire en laissant vagabonder son esprit. Depuis son retour d’Irak, rien ne se passe comme prévu. Sa reconversion d’ex-militaire est un fiasco, il fait un avocat pitoyable. Et pour tout arranger, ses finances sont à sec. Sans un miracle, il fermera boutique dans quelques mois.
Son regard suit la surface sombre et miroitante. Un silence oppressant baigne l’endroit. Qui était ce type qui l’avait appelé la veille et pourquoi monter un tel scénario ? Le faire poireauter sur cette jetée au lever du jour devait être drôle dans l’univers de ce tordu. Mais la raison de cette plaisanterie lui échappe à présent. Edgar ne se connaît pas d’ennemis, en tout cas dans cette ville. Il se pince les lèvres en regrettant sa crédulité. L’affaire avait paru excitante sur le coup, maintenant il n’a plus d’illusions à ce sujet. Ce canular ne mènera à rien et certainement pas à l’affaire juteuse dont il a besoin.
L’appel avait été succinct, deux minutes d’un monologue d’une voix au timbre usé par le temps. Il ne devrait répondre à aucune question, tout lui serait expliqué en temps voulu. Un homme aux cheveux gris se présenterait, un certain David. Au loin, il avait perçu le bip d’un électrocardiogramme résonnant comme dans un hall de gare. Son imagination avait fait le reste, un bon héritage tomberait à pic. Une forme de déception l’envahit comme la solitude de la digue le rappelle à la réalité. Le vide reprend ses droits sur son existence ratée.
Ed soupire de cette lassitude qui l’étourdit depuis deux ans. Ses pensées se noient dans leur cour maussade et il n’entend pas le claquement de pas qui s’élève derrière lui. La silhouette émerge de la brume d’une foulée rapide, le costume brillant de reflets soyeux. Le regard est surligné d’une barre infranchissable de sourcils. David Roseinberg s’immobilise en le jaugeant d’un œil vif.
—Je crois que nous avons rendez-vous, dit-il avec autorité.
Le jeune homme lui tend la main.
—Ed…
—Pas de noms, comme vous l’a indiqué mon client.
—J’en déduis que vous n’êtes pas le client. Vous êtes ?
David toise la jetée, détourne la tête en marmonnant cyniquement.
—Une digue déserte dans le brouillard. J’imagine que c’était ça ou un quai abandonné à minuit.
—Pardon ?
La question lui fait hausser les épaules. Il fait demi-tour.
—Installons-nous à cette table.
Les chaises grincent, le brouillard s’épaissit plus encore. Il ouvre sa serviette en soupirant. Son costard doit valoir plus que ma caisse, pense Edgar en le scrutant. Tout en essayant de détourner son regard insistant, il croise celui du sexagénaire qui le fixe. L’homme lui tend finalement sa carte de visite.
—Je croyais qu’il n’y avait pas de noms.
—En ce qui vous concerne, pas de noms. Pour ma part, pas de questions. Ne cherchez pas à comprendre, c’est comme ça.
—Vous avouerez que ce n’est pas très ordinaire comme introduction. Une jetée déserte à cinq heures du mat, pas de noms…qu’est-ce que vous allez me proposer maintenant ? Dégommer le maire de la ville ?
—Rien ne l’est avec monsieur Douglass. Il vaut mieux vous y faire, il ne va pas changer pour vous. Quant au maire, je ne pense pas, c’est un républicain.
Edgar hausse les sourcils, lit la carte en silence. « Maître David Roseinberg, Avocat à la cour pénale de Chicago, Affaires Financières et Internationales ». Un long moment passe et il se demande ce que peut bien lui vouloir un homme de son calibre. Lui est aussi avocat, dans la catégorie amateur. Le pénal et les affaires financières sont loin de son champ de compétence. Son diplôme de droit par correspondance ne rivalise pas avec celui de Cambridge de Roseinberg. Ed vivote des divorces et plaintes de voisinage. Son dernier procès fut payé avec une camionnette pourrie.
—Je représente les intérêts de monsieur Mitt Douglass et indirectement celui des industries Romberg. Si vous ne connaissez pas, allez voir sur Internet, vous comprendrez vite. Mon client vous a contacté hier et m’a prié de vous remettre ce pli.
—Romberg, le constructeur d’armes ?
—Je n’en connais pas d’autres, mais nous utilisons plutôt les termes de fournisseur d’équipements et de technologie.
Roseinberg l’observe avec attention avant de poursuivre du même ton glacial. Ses yeux ont gardé une clarté que le temps n’a pas effacée.
—Comme vous l’avez compris, tout ce qui touche cette affaire est associé à une clause de confidentialité à laquelle mon client est très attaché.
Son visage est marqué de lassitude. Les facéties de Mitt Douglass ne l’amusent plus. Le jeune homme saisit l’enveloppe dont il déchire le cachet de cire. L’écriture manuscrite est irrégulière.

 

« Cher  Edgar,

Il est de circonstance de m’excuser pour cette mise en scène. Vous comprendrez plus tard qu’il m’est difficile de faire autrement.

Je souhaite vous rencontrer pour vous faire part d’une affaire pressante. Le temps est devenu une variable dont je ne maîtrise plus le cours. Le plus tôt serait le mieux.

Maître Roseinberg fera le nécessaire.

Très cordialement,
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                M Douglass  »

 

Roseinberg s’impatiente. L’avocat déteste la Floride. Sa dernière visite remonte à la crise des missiles de Cuba et déjà à l’époque, la région l’avait exaspéré. Trente ans au service de Douglass l’ont fait détester les turpitudes de l’âme humaine. À présent, seule sa capacité à se pervertir le divertit encore. Les deux hommes échangent une expression sceptique et Edgar se demande soudain s’ils partagent la même conviction : Mitt Douglass a perdu la clarté d’esprit qui fit sa force par le passé.
—Le grand patron  de l’armement américain veut me rencontrer…en personne. C’est une blague ?
La lettre glisse sur la table. Roseinberg fait la moue.
—Je ne me suis pas levé à deux heures du matin pour venir traîner dans ce bouge et vous faire une blague, comme vous dites. La réponse est oui ou non.
Le ton est cassant. Ed le dévisage en fronçant les sourcils. Les dix dernières années l’ont rendu détestable et acariâtre. Et quelque part, l’avocat qui lui fait face symbolise cette société qu’il méprise aujourd’hui. Le nom de Mitchell Douglass n’éveille aucun souvenir, quelle importance de toute façon. Il est probable que la voix du coup de fil fût la sienne.
Roseinberg est plus incrédule encore et se demande qui est cet inconnu. Son visage est doux, ses traits sont réguliers avec une certaine forme d’élégance. Son accent résonne d’intonations du sud, de Louisiane ou d’un état voisin. Mais l’éclat brillant au fond de ses prunelles ne le trompe pas. Ce gars est un ancien militaire, il est prêt à en jurer. Une vie passée dans les griffes de Mitt Douglass lui a appris à les reconnaître. Il déteste cette attitude blasée et arrogante. Ce type a tellement traîné sur les champs de bataille que tout dans son regard reflète la mort et la destruction.
—Et en quoi pourrai-je être utile à Romberg Industrie à cinq heures du matin…sur une digue déserte, monsieur Roseinberg ?
—Je ne sais pas et on ne me paye pas pour répondre à ce genre de questions. Pour tout vous dire, je ne suis pas dans les confidences de monsieur Douglass. Il vous expliquera tout ça lui-même.
—Je ne veux pas vous froisser, mais vous ne trouvez pas ça louche comme proposition ?
L’avocat s’énerve.
—Avant que je n’oublie, il y a ceci pour vous. Vingt mille dollars en liquide pour couvrir vos faux frais, si vous vous décidiez à me suivre bien sûr. Sinon ils repartent avec moi.
Il dépose l’enveloppe kraft sur la table. Edgar sourit maladroitement.
—Vingt mille dollars…pour une somme pareille, j’irai passer l’après-midi en enfer.
—Ça tombe bien, je pense que ça fait partie du plan. Si vous voulez bien me suivre.
La touche d’humour reste sans réponse. De son côté, Roseinberg pense que le jeune inconnu n’est peut-être pas si loin de la vérité.
—Et je rentre quand ?
—Vous verrez ça avec monsieur Douglass. Peut-être jamais.
Le sarcasme le fait sourire. Il porte un costume sombre et une chemise blanche comme demandé. La pensée de s’envoler pour Chicago lui arrache une expression narquoise.
—C’est un piège ?
L’expression de l’avocat reste immuablement méprisante.
—Romberg Industries emploie trois cent mille personnes, mais elle ne fournit pas ce genre de prestations. Vous allez rencontrer monsieur Mitt Douglass, pas un petit dealer de quartier.
Edgar aimerait le noyer sous un flot de questions, mais il sait que c’est inutile. Un parfum d’argent frais et de grand danger flotte dans l’air. Il laisse passer un moment, soupire enfin. Le doute est là, la tentation aussi. Vingt mille dollars. Qu’est-ce qu’il me veut ce con ? se demande-t-il en soupesant l’enveloppe.
—Bon, allons le voir. De toute façon, si ça ne me plaît pas, je rentre chez moi avec un beau pactole.
Roseinberg approche son portable de son oreille.
—Nous serons là dans vingt-cinq minutes, faites le nécessaire pour un décollage à sept heures trente.
—Décollage ?
—Monsieur Douglass n’a pas fait le déplacement, vous l’excuserez. Je suis sûr qu’il aurait apprécié l’air frais et l’ambiance relaxante de Floride. Il réside à Chicago, le jet nous y emmènera, nous serons sur place vers deux heures.
La curiosité n’est pas une qualité que Roseinberg apprécie, pourtant la raison de sa présence à Fort Myers le laisse dubitatif. Quelle mouche a bien pu piquer le vieux milliardaire pour lui faire porter cette lettre ? De son expérience, il sait qu’une telle mise en scène cache encore une affaire douteuse. La minutie avec laquelle le vieil homme a organisé cette rencontre l’inquiète et contrairement au jeune homme, il sait que Mitt dispose de tous ses moyens intellectuels. Roseinberg entrouvre les lèvres, s’apprête à lui murmurer qu’il devrait rester en dehors de tout ceci. Puis se ressaisit en se demandant quelle mauvaise surprise ce diable de Mitt Douglass peut lui avoir réservée à lui aussi.
Ils quittent la terrasse et arpentent la digue déserte. La brume qui les entoure est à l’image de la situation. Ed se demande où ses pas l’entraînent, réprimant un mélange de curiosité et d’appréhension. Une limousine sombre les attend sur le parking. Elle s’élance sur l’autoroute et rejoint l’aérogare des jets privés. Le Gulfstream est isolé sur le tarmac, ses bords d’attaque chromés étincellent dans les premiers rayons de soleil. Edgar pénètre dans la luxueuse cabine en sifflant d’admiration. Les larges fauteuils en cuir beige trônent dans le décor en faux merisier.
—Il n’y a pas d’hôtesse aujourd’hui, si vous voulez quelque chose, servez-vous vous-même. Le bar est près de la porte, murmure Roseinberg.
Le ton est sec et distant. Le pilote ferme la porte en douceur.
—On ne plaisante pas avec la discrétion chez vous.
Il ne répond pas, se sert un verre de Scotch avant d’ouvrir son journal. Les moteurs lâchent un doux ronronnement puis, quelques minutes plus tard, l’avion s’élance pour décoller. Ed sent son poids l’écraser quand la terre s’éloigne.
Une heure passe et l’avocat s’assoupit. Edgar a été mis en retraite des Navy Seals quatre ans plus tôt. Son passé militaire avait été glorieux dans ses débuts, huit ans dans les forces militaires d’intervention spéciales en Irak et Afghanistan. Les choses s’étaient gâtées après une mission qui avait tourné au désastre. À ses yeux, il n’avait fait que son travail. Après tout, il n‘était pas là pour faire de la politique. L’encadrement n’avait pas partagé son point de vue et l’avait viré. Les reconversions d’anciens soldats sont souvent minables. Il avait eu le choix entre devenir mercenaire ou agent de sécurité.
Quelques semaines plus tard, une agence de recrutement l’avait contacté, Darkwater, liée au groupe Romberg. Elle fournissait des professionnels du combat aux compagnies de sûreté tout en bénéficiant de financements militaires. Ces prestataires de services assuraient la protection des politiques et businessmen qui opéraient dans ces eaux troubles. Sur le terrain, ces agences servaient à n’importe quoi. Cette dérive avait filtré dans la presse. Le gouvernement finançait des campagnes militaires dans lesquelles ses membres impliquaient leurs compagnies privées. Il avait fallu qu’une bande d’ex-marines ouvre le feu sur des civils en Irak pour que le scandale éclate. Mais rien n’avait changé après ça. Les compagnies avaient changé de noms et le business reprit son cours. Les pontes de Washington avaient vite étouffé l’affaire.
Après son renvoi, Edgar avait hésité avant de refuser l’offre. Il avait suffisamment traîné dans le sang des autres pour s’arrêter là. Il s’était dit qu’il était temps d’enterrer ses vieux démons. Alors il s’était installé loin de sa Louisiane natale pour tout recommencer. Fort Myers était l’endroit idéal, bourgade touristique peuplée d’inconnus autant désintéressés par l’avenir que par le passé. Il s’était fondu dans ce décor de retraités siliconés et d’étudiants ivres dans une parfaite indifférence. Il avait loué un bungalow sur les hauteurs et avait acheté des meubles d’occasion. Le passé avait commencé à se dissiper comme s’il n’avait jamais existé. Mais perdu dans ce décor de pacotille, Edgar n’avait jamais retrouvé le goût de vivre. 
L’inclinaison vers l’avant le sort de sa rêverie. L’avion amorce sa descente et Roseinberg émerge. Quelques virages plus tard, les roues couinent sur une piste sans fin. Le Gulfstream s’arrête devant le terminal d’affaires, la même limousine sombre s’immobilise au pied des marches.
—Tiens, la Limo. C’était bien la peine de prendre l’avion, murmure Edgar. Roseinberg ne s’amuse pas et ses coups d’œil répétés à sa montre démontrent son exaspération. La limousine sort du complexe aéroportuaire, longe les premières banlieues parsemées de zones industrielles. Il faut à peine quinze minutes pour qu’elle quitte l’autoroute et s’engage sur une avenue bordée d’arbres immenses. Les rares villas qui apparaissent furtivement sont marquées d’élégance. La voiture s’arrête devant une grille en fer forgé. Un agent de sécurité sort de nulle part, fait signe de la tête avant de noter la plaque. La grille glisse sans bruit.
Au loin, l’imposante demeure blanche apparaît entre les chênes centenaires. Les larges colonnes s’élèvent jusqu’au toit, déposant leurs ombres sur les deux étages de la façade.
—Ça a ses inconvénients d’être milliardaire.
Roseinberg ne relève pas. Le jeune homme poursuit du même chuchotement.
—Je me demande pourquoi il a noté la plaque.
L’avocat abaisse son journal. Ses yeux clairs le toisent hypocritement.
—C’est la procédure standard, tout visiteur est enregistré.
—Vous êtes un visiteur ?
—Certainement pas.
—J’en déduis que cette voiture ne fait pas partie du parc.
La remarque l’interrompt et il contemple l’habitacle d’un regard curieux. Le chauffeur lui est inconnu, tout comme cette voiture.
—Et quand bien même, grommelle-t-il en reprenant sa lecture.
Edgar détourne la tête. La voiture s’arrête devant l’hôtel. Le gravier immaculé crisse sous ses pieds. Un majordome s’avance hâtivement avant de s’interrompre quand Roseinberg lève la main. L’intérieur est frais, s’ouvrant sur un escalier massif qui s’enroule vers le premier étage. Le sol est un fin damier de losanges marbrés blancs et noirs. L’avocat disparaît, laissant Edgar au pied d’une Vénus portant un globe de cristal. Le visage glacé de la statue semble le mettre en garde. Puis il revient avec la même expression exaspérée.
—Ne parlez à personne, c’est tout ce que l’on vous demande.
—Belle maison. Ça fait longtemps que vous venez ici ? 
—Vous ne lui adresserez la parole que lorsqu’il vous parle. Vous ferez des phrases courtes et concises. Vous ne poserez aucune question. S’il se plaint de quoi que ce soit, je vous fais mettre dehors et vous rentrez dans votre patelin minable par vos propres moyens.
Une note de mépris teinte ces derniers mots. Leurs regards se croisent dans un duel silencieux. Roseinberg s’avance dans le couloir en l’invitant à le suivre. Le passage est plongé dans la pénombre, tout autant que la chambre dans laquelle ils pénètrent. Une forte odeur âcre flotte dans l’air. Le jeune homme discerne les écrans de contrôle qui brillent dans la nuit. Une silhouette s’active autour du lit médicalisé. Elle se penche sur le malade, un murmure se fait entendre puis elle entrouvre les rideaux avant de s’éclipser. Roseinberg se penche à son tour avant de quitter les lieux. Edgar en profite pour observer le corps recouvert d’un drap blanc.  Son visage est émacié, recouvert d’un masque respiratoire. Il s’avance d’un pas, fixant les yeux ternis de Mitt Douglass qui ne l’ont pas quitté. Une sinusoïde se dessine quand un léger bip retentit.
Derrière lui, une imposante peinture représente le magnat dans une posture napoléonienne, pointant l’horizon d’un doigt assuré. Mais Mitt Douglass a perdu de sa grandeur et n’est plus qu’un corps affaibli aux pupilles étincelantes. Il prend une longue aspiration avant de souffler d’une voix rauque.
—Tu t’habitueras à la pénombre. Tout le monde se plaît dans la noirceur.
Edgar ne répond pas. Sa présence dans cette maison éveille en lui un sentiment de fascination confus.
—Belle toile.
—Il fut un temps où je fus comme ça. Régnant sur ce monde putride avec majesté. J’ai été un grand de ce monde, l’un de ceux qui décident du destin de l’humanité.
Tous deux marquent une pause. Drôle d’idée de le placer face à ça, pense Edgar maussadement.
— Bien sûr, tu te demandes pourquoi on l’a installé face à moi. C’est sur ma requête, figure-toi. Pour me rappeler mon arrogance et ma stupidité.
Le jeune homme revient lui faire face et ils se toisent comme deux chiens prêts à se battre. Roseinberg réapparaît discrètement, dépose un dossier sur le lit avant de fusiller le jeune homme du regard. Mitt a fermé les yeux. Sa main bouge enfin.
—Là, dans le tiroir.
Edgar en extirpe un enregistreur et un boîtier noir. Le magnat poursuit.
—Parle.
—Vous avez de bien étranges méthodes, monsieur Douglass. Cela dit, j’aime beaucoup votre maison.
Un déclic retentit puis la voix de l’enregistreur s’élève.
—…avez d’étranges méthodes, monsieur Dou…
Mitt saisit le boîtier noir, une diode verte s’y allume. Il redémarre l’appareil.
—Encore.
—J’ai du mal à croire que vous ayez besoin d’un avocat comme moi vu les moyens dont vous disposez.
Son doigt relance le message. Seul un crachotement s’en échappe.
—Un brouilleur de micro, souffle l’ancien militaire.
—Tu as raison sur ce point, je n’ai pas besoin de toi. Ni de personne d’autre d’ailleurs vu mon état.
Sa voix est soudain étonnamment claire. Son visage cadavérique apparaît dans le faisceau de lumière, des taches noires entourent ses paupières. Ses yeux ont pourtant gardé cette force hypnotique teintée d’aigreur qui fige son invité.
—Avec le temps, on apprend à se satisfaire de soi et à se défaire des autres. La médiocrité du monde me dégoûte. Si je pouvais, je l’écraserais comme un cafard.
—Avec vos connexions chez Romberg, vous avez toutes vos chances. L’armée fait des choses fantastiques de nos jours.
—Ne me manque pas de respect ou je te fais jeter dehors.
—Vous m’avez fait venir depuis Fort-Myers pour me virer au bout de cinq minutes ?
Son arrogance amuse Mitt qui plisse les paupières.
—Et pour quelle raison crois-tu que je t’ai amené ici ?
—Les seules qui m’intéressent sont les vingt mille dollars. Et pour tout vous dire, le reste, je m’en fous. Je me demande d’ailleurs ce que viens faire dans votre chambre, mais bon…disons que vous avez besoin de compagnie et que je n’ai rien d’autre à faire.
Il le toise d’un sourire cruel.
—Tu as raison, je m’emporte. Laisse-moi tout d’abord te remercier d’avoir accepté mon invitation. Je dois te parler d’une affaire qui entre dans ton champ de compétence, voilà pourquoi tu es là.
Un rayon de soleil perce brièvement.
—Celui d’un ex-Navy Seal est plutôt limité. Je suis sûr que vous ne m’avez pas fait venir pour me parler philosophie, je me trompe ?
—Ma conversation te déplaît tant que ça ?
Il hésite.
—J’ai comme l’impression que le pire est à venir.
Mitt affiche une expression cynique.
—Amusant…très amusant. Le pire, je ne sais pas. Ce sera à toi d’en décider.
Un silence passe.
—Je vous écoute.
—Ta présence dans ces murs ne doit rien au hasard comme tu l’as compris. Tu possèdes des qualités très particulières qui te différencient des autres. Tu ne penses pas comme eux, c’est ça que j’aime en toi…
L’éclat brillant dans le regard du milliardaire l’hypnotise. Pourtant quelque chose dans son sourire est machiavélique.
—…comme tu l’as démontré en massacrant ces villageois. Impressionnante cette détermination dont tu peux faire preuve.
Edgar serre la mâchoire. Mitt le méprise avec arrogance.
—On ne massacre pas dans les Navy Seals, on se contente d’exécuter les ordres. Il y a une certaine confusion, mais on s’y fait. Dans tous les cas, c’est du passé et le dossier est clos. Au risque de vous décevoir, je ne suis pas intéressé par Darkwater, ni par ce genre de business. J’ai assez baigné dans le sang pour ne plus y foutre les pieds.
—Bien sûr que tu es intéressé, sinon tu ne serais pas là. Et puis on ne décroche jamais de la guerre, c’est une drogue. L’adrénaline a un parfum enivrant…si j'ajoute assez de zéros, tu feras n’importe quoi. Tout ce que je te demanderai et même plus.
Ed hausse les sourcils.
—C’est à voir, mais allez-y.
Mitt essaie en vain de se relever. Il soupire en reprenant.
—Je veux t’offrir trois millions de dollars.
—Bien sûr, pour assassiner le président ?
—Non, non…je n’ai aucune sympathie pour Mac Pherson, mais pas au point de le faire assassiner. Non, Roseinberg seulement.
Edgar pointe la porte.
—Votre avocat ?
—Il m’a beaucoup déçu ces temps-ci. Je souhaiterais mettre un terme à son contrat.
L’offre ne le surprend pas, il savait qu’une sale affaire se présenterait. Intérieurement il refusait seulement d’admettre cette évidence. Il se frotte la nuque. Trois millions pour supprimer ce vieux bonhomme est ridiculement disproportionné. Trois millions…il reste dubitatif.
—Aller chercher un Seal pour faire flinguer un type est une idée à la con. Vous auriez plus de succès avec des crétins des sales quartiers.
—Il me faut quelqu’un qui puisse faire du travail propre, pas un imbécile qui aille tout saloper.
—Je vois.
—Tu as trente secondes.
Edgar regarde la peinture avec dédain. Le contrat est alléchant, trop d’ailleurs. Le vieux le trahira, s’il n’est pas déjà en train de le faire. L’amener dans cette demeure est un piège, trop de témoins l’ont vu arriver avec Roseinberg. Il se mord la lèvre. Les secondes s’égrènent.
—Désolé, je passe, murmure-t-il avec regrets.
—Demain, il sera seul chez lui avant d’aller jouer au Golf. Je te fournirai les clés, tu récupéreras quelques documents pour moi et tournera ça en cambriolage qui aura mal tourné. C’est facile et sans risque.
—N’insistez pas, je ne suis pas intéressé.
Un gloussement lui répond. Puis le corps s’agite de soubresauts. 
—Jeune imbécile. Tu croyais vraiment que j’allais te demander de l’assassiner ? Mais pour qui me prends-tu ? Roseinberg a été mon avocat pendant plus de trente ans. C’est un ami à présent.
Une moue frustrée déforme le visage d’Edgar qui se mord les lèvres.
—On ne se méfie jamais assez de ses amis comme on dit. Au passage, votre petit manège est un jeu dangereux. Et si j’avais accepté ?
Le vieux fait la moue.
—Et bien, j’imagine que tu ne connaîtras jamais la réponse à cette question.
Son expression est marquée de son vice enraciné. Il dévisage Edgar dans un duel qui s’éternise.
—Bien, assez perdu de temps. Assieds-toi et laisse-moi te raconter mon histoire.
Edgar se pose.
—Bientôt je ne serai plus là et la guerre de succession qui s’ensuivra tournera au règlement de comptes. Mon testament sera attaqué. David partira à la retraite et ceux qui prendront le relais se battront comme des hyènes sur mes restes. Bien sûr, tu ne sais pas qui je suis.
Il hoche la tête.
—Votre avocat m’a dit que vous étiez le CEO de Romberg Industrie.
—J’ai quitté le conseil d’administration il y a quelques années. Mais j’ai encore la main mise sur des pans du groupe, ce qui n’est pas du goût de tous. Ils ont essayé de me dessaisir de mes responsabilités pour raison médicale… dépossession pour incapacité mentale. David est le meilleur sur le marché, ils s’y sont cassé les dents.
Il affiche un sourire amer laissant apparaître ses gencives édentées. Edgar l’interrompt.
— « Ils » sont la raison de ma présence ici ?
Un éclair brille au fond des prunelles de Douglass.
—En quelque sorte. Ce sont des vieux fous plus bêtes que le diable lui-même. Il fut un temps où nous étions amis. Mais ce temps est révolu.
—Et quelle est la relation entre ces vieux amis et vous ?
—Tu le sauras bien assez tôt.
Le jeune homme hausse les sourcils à nouveau. Une forme d’embarras lui serre l’estomac. Un parfum nauséabond émane de ce vieil homme.
—Si vous voulez que je les flingue tous, ça va vous coûter plus que vingt mille dollars. Et la semaine prochaine, je suis très occupé avec le procès de mon voisin qui a écrasé un chat avec sa tondeuse à gazon.
Un regard sombre lui répond.
—Ton humour de soldat n’amuse que toi.
—Il va falloir m’en lâcher un peu plus que d’hypothétiques « plus tard » alors.
—Contente-toi d’écouter et tu vas comprendre.
Ed détourne les yeux. Mitt poursuit.
—Ces hommes appartiennent à la Firme, un instrument de pouvoir, plus précisément de manipulation et de corruption que j’ai créée dans ma jeunesse. J’avais recruté les meilleurs éléments de ma promotion à Harvard que j’avais rassemblés autour de concepts patriotiques qui étaient à la mode à l’époque. Je les avais convaincus que le monde devait être géré d’une main de fer par une autorité forte, tout aussi implacable que les organes du parti communiste que nous détestions. Nos gouvernements étaient faibles et corrompus. Nous, par contre, étions ambitieux et créatifs. La force de la Firme résidait dans son secret. Personne ne devait en parler ni même mentionner son existence. C’était un lieu où argent et pouvoir régnaient. Malheureusement la confiance qui nous unissait a disparu et le chaos a repris sa place.
Un silence passe alors que Mitt reprend son souffle.
—Roseinberg en fait partie ?
—Certainement pas. Dieu seul sait ce que ces fous feraient s’il s’aventurait à s’en approcher.
Le jeune homme fronce les sourcils.
—Vu comme ça…alors que moi évidement.
Edgar se renfrogne. L’état mental du vieux milliardaire le laisse perplexe. Ses instants de lucidité sont assombris par la noirceur de son esprit.
—Personne ne doit connaître ton existence ni la raison qui t’amène ici. David ne sait rien.
—Et votre Firme ?
—…Absolument rien.
—Qui sont-ils ?
—Je ne te dirai rien sinon tu serais assez idiot pour tenter de négocier avec eux. Personne ne se mettra en travers de leur course, c’est tout ce que tu dois savoir. Ils n’ont rien à voir avec cette affaire, mais ils se déchireront s’ils en apprennent l’existence.
—Oublions la Firme alors et venons-en au fait. C’est quoi votre affaire ?
La leur dans les yeux de Mitt disparaît, il le fixe d’un regard vague comme si la drogue l’assourdissait.
—Ah oui, l’affaire. On parle, on parle et je l’avais presque oublié. Que viens-tu faire dans ce bourbier toi, déjà ? Semer le chaos, je suppose. Je ne donnerais pas cher de ta peau s’ils apprenaient notre conversation. Toi, un petit mercenaire au chevet du grand Mitt Douglass. Haha, la bonne blague !
Sa voix se mue et il tourne la tête vers la fenêtre.
—Vous étiez nombreux en liste, mais tes qualités ont fait la différence. Tu sais garder la tête froide et tu aimes tuer. Tu aurais été un parfait élément pour la Firme à une autre époque. Les idéalistes n’ont pas leur place dans ce monde. Ils gaspillent l’énergie des autres avec leurs utopies. Vertus…des vices dans des écrins de soie. Mais ça, tu l’as déjà compris, dans les charniers d’Irak et d’Afghanistan…ce que j’ai à te proposer est très simple, c’est une opportunité unique. 
Mitt s’accroche avec peine à son filet de vie. La drogue lui donne vertiges et hallucinations.
—Tu n’imagines pas ce dont on hérite après quarante années à la tête de l’industrie de l’armement. 
—D’un ticket garanti pour l’enfer.
—D'une autre vision du monde, plus réaliste que ces futilités politiques dont nous vous avons abreuvé durant vos puériles existences.
Douglass avale avec difficulté, la sinusoïde s’agite dangereusement. L’infirmière entre dans la pièce d’un pas pressé et Edgar se lève aussitôt, allant se poster devant la peinture.
—Monsieur Douglass, vous ne devez faire aucun effort excessif, vous le savez bien, gémit-elle d'une voix  suave et délicate.
— Ça va aller mon petit, laissez-nous, nous devons parler.
Elle adresse un sourire avant de quitter la chambre. Edgar en ferait bien de même à ce moment précis. Poussé par une curiosité malsaine, il revient s’asseoir.
—Comment avez-vous fait avec… ?
La main de Mitt s’est tendue. Son expression est vague derrière le masque collé sur sa bouche. Il hoche la tête vers le rebord du lit. Le drap a été soigneusement bordé par la jeune femme. Ed y plonge la main pour en ressortir un fil métallique qu’il laisse tomber dans le verre d’eau.
—Un micro…vos amis ne sont pas des individus faciles. Elle sent le piège votre histoire. Le piège et les gros ennuis.
—C’est le prix à payer pour ta rédemption.
Le vieillard le fixe d’un regard aigri. Un sentiment oppressant envahit Edgar qui hésite. Cette demeure suinte d’étranges chuchotements aux relents diaboliques. Il se penche sur l’oreille du vieil homme.
—J’ai bien peur que tout ça ne soit trop gros pour moi, monsieur Douglas. Désolé, je ne suis pas à la hauteur de ce genre de complot. Et pour tout vous dire, je ne suis pas vraiment intéressé.
—Bien sûr que tu l’es, tu l’as toujours été. Cette opportunité que tu attends depuis toujours. Et bien elle est là ! Et tu n’as plus qu’à la saisir.

 

*

 

Plus haut dans l’enceinte de la maison, un agent de sécurité observe nerveusement le moniteur de surveillance. L’image est claire malgré la pénombre de la chambre. Le lit et ses équipements médicaux s’y dessinent ainsi que le visiteur assis à son côté. L’agent de sécurité avale un M&M’s en fronçant les sourcils. Après un moment d’hésitation, il décroche le téléphone.
—Monsieur Shack, c’est Roger Mc Call. Vous savez, l’agent d’American Defense. Je vous appelle depuis la maison de monsieur Douglass.
La voix hésite.
—Oui Roger, qu’est-ce que vous voulez ?
—Monsieur, vous m’aviez demandé de vous appeler si quelque chose se passait.
Un silence suit.
—Et? Je suis occupé, Roger, dépêchez-vous !
—On a un petit problème et je pense que vous devriez venir voir ceci, monsieur.
—Qu’est-ce que c’est ? Mitt est mort ?
—Non. Monsieur Douglass a un visiteur. Monsieur Roseinberg a déposé un dossier sur le lit et puis il est parti. Ah ! et il a trouvé tous nos micros aussi.
—Et maintenant, que font-ils ?
—Et bien, ils discutent depuis plus d’une heure déjà.
—Une heure ?! Qu’est-ce qu’ils se disent ?
—C’est ce que j’essaie de vous dire, monsieur. Je ne sais pas.
Arnold réfléchit, roule sa lèvre vers l’intérieur de sa bouche.
—Et bien arrêtez ce visiteur avant qu’il ne parte et attendez mon arrivée.
—Mais…mais je ne peux pas faire ça, monsieur. Je n’en ai pas le droit.
Le magnat des télécommunications hésite en regardant sa montre. Atteindre Chicago depuis New York prendra plus de quatre heures.
—Faites le nécessaire pour qu’il ne quitte pas la maison sans que vous ne sachiez de quoi il s’agit. C’est un ordre !
Il raccroche sèchement et Roger se laisse tomber sur son siège dans un long soupir de désarroi.

 

*

 

Dans la pénombre de la chambre, l’état de Mitt se dégrade un peu plus chaque minute.
—Les éléments comme toi sont imprévisibles, c’est ce qui fait leur force. Et leur intérêt par un étrange hasard. J’ai de l’argent à te proposer, beaucoup d’argent.
Edgar acquiesce en espérant le faire accélérer, mais le vieux s’amuse en reprenant son souffle.
—Après avoir créé la Firme, chacun d’entre nous se spécialisa dans une branche différente avec le serment que nous mettrions nos intérêts en commun. Nous avions mis en route une machine infernale. Dans mon cas, mon vice était plus fort que ma raison, j’avais trouvé ma voie. Les hommes de la Firme gravirent les échelons dans différentes industries tout en aidant leurs confrères à faire de même. Tous les coups étaient permis, cooptation, corruption et même exécution quand cela était nécessaire. J’ai occupé un rôle central dans cette architecture. Je les ai aidés à monter leurs entreprises et à les regrouper en un lobby qui est devenu très puissant. Après ça, tout s’est accéléré.
—Pourquoi ne pas les avoir supprimés si vous saviez qu’ils deviendraient une menace ?
—Bien sûr. J’y ai pensé à plusieurs reprises, mais j’avais trop besoin d’eux à ce moment-là.
Il fauche l’air de la main. Edgar est fasciné par ce vieillard dont la perversion est sans limites.
—Le jeu n’était pas de finir seul, mais d’aller toujours plus loin ! Nous achetions les partis suivant nos besoins. Eux cédaient aux moindres de nos caprices. Il nous suffisait de claquer des doigts pour qu’un conflit éclate. Nous financions les rebelles, vendions des armes aux gouvernements. La guerre froide était notre terrain de jeu, crois-le ou non, nous avons régné sur ce monde pourri.
Il essuie sa bouche, où coule une traînée de salive. Edgar hausse les sourcils en se demandant quelle est la part de vérité dans son histoire. Ses années au Moyen-Orient l’ont endurci. Il a appris à rester silencieux durant les séances de torture. Certains cadres de la CIA avaient des méthodes que beaucoup jugeaient insoutenables. Edgar n’en faisait pas partie. Il y avait entendu ces mêmes discours hallucinés de haine et de fin du monde. Celui de Mitt Douglass résonne d’accents étrangement familiers. La voix hésitante du vieillard le sort de sa torpeur.
—Je ne me suis jamais lassé d’exécuter la tâche grandiose qui m’était incombée. Avec discipline et ferveur, nous avons nettoyé le monde de sa vermine, nous avons vendu de l’âme fraîche en échange de brillants dollars. Nos caprices ont géré cette planète, mais pour notre bien à tous ! Le monde ne se dirige pas avec moralité ou vertu, mais avec fermeté. Et eux nous vénéraient à genoux ! Personne ne pouvait se mettre en travers de notre chemin.
Il plonge dans le masque et semble s’évanouir. Sa main reprend vie, paupières s’entrouvrent. L’enveloppe kraft trône sur le drap et Edgar l’examine avec curiosité. Un cachet de cire est estampillé sur chaque bord. Elle est épaisse, déformée au milieu.
—Quand on joue à l’apprenti sorcier, on finit toujours par foutre le feu à la baraque.
Mitt s’est figé.
—C’est à peu près ce qui s’est passé, pour résumer plus simplement.
Le soleil passe derrière la bâtisse et la pièce plonge dans une obscurité sinistre.
—Il y a une quinzaine d’années, une affaire intéressante s’est présentée. J’aurais pu ne pas m’y impliquer, mais la tentation était trop forte. Cette affaire m’a beaucoup amusé au début.
Il plisse les paupières et respire péniblement.
—J’ai résolu l’affaire dans des termes qui satisfaisaient tout le monde. Mais une fois le dossier clos, il est apparu qu’il restait un petit extra qui avait été négligé. Un détail dont j’avais seul connaissance. Je ne savais pas trop quoi en faire ; dans ma situation la marge de manœuvre était étroite. J’ai décidé de le garder pour plus tard, il s’est avéré qu’avec le temps ce détail a pris une tout autre tournure.
—Et le détail, c’est moi qui vais m’en charger.
—Exactement. Ce détail est une jeune fille de quinze ans, une adolescente à laquelle je suis très attaché. Et comme je veux son bien-être, je souhaite que tu occupes le rôle de chaperon. Il y a une somme de trois millions de dollars attachés à ce contrat, pour assurer le confort de ma protégée.
—Et vous êtes venu chercher un inconnu sur une digue déserte à six heures du matin pour ça ?
—Tu n’es pas un inconnu. Ensuite, il y a certaines clauses attachées à cette affaire qui requièrent tes compétences. Tu ne devras jamais enquêter sur ses origines. Personne ne devra connaître ton existence, ni la sienne, ni le lien qui vous unit. Des personnes mal intentionnées pourraient montrer un intérêt pour cette enfant et c’est pourquoi j’ai besoin de quelqu’un possédant tes qualités.
—Et vous n’avez trouvé personne dans votre entourage qui puisse occuper ce rôle ? demande Edgar avec scepticisme.
Mitt secoue la tête.
—Les personnes mal intentionnées, c’est votre Firme ?
—Eux et d’autres.
—Quelle est la part de risque ?
—Elle existe sinon tu ne serais pas là.
—Avec votre coup de téléphone, Roseinberg, le pilote de l’avion, la piste va être facile à remonter. Je leur donne deux jours avant de frapper à ma porte.
—Sois tranquille là-dessus. J’ai fait ce qu’il fallait pour faire disparaître chaque indice. Tu n’existes déjà plus.
La lueur du jour s’affaiblit encore. La tentation lui brûle les tripes. Trois millions de dollars dans cette enveloppe. L’adrénaline coule à flots dans ses veines, comme durant ces missions de guerre. Il détourne la tête vers le portait. Le grand homme pointe l’horizon où apparaît une tour blanche.
—Combien de temps ?
—Une minute.
La pensée des trois millions lui tourne la tête. Putain, prends-le ! se répète-t-il en fermant les yeux. La somme est colossale, une opportunité qu’il ne peut laisser passer. Il soupèse l’enveloppe, deux kilos tout au plus. Mitt semble assoupi. Lui promène son index sur la couture avec fascination essayant d’imaginer quel secret se cache sous le sceau de cire.
Trois millions…
—Alors ?
La voix du vieil homme est usée. L’enveloppe s’écrase contre son torse et le contact lui procure un sentiment agréable. La main tremblante s’est postée devant la bouche de Mitt.
—Ton nom de code sera Rk. Fais-toi appeler comme ça et disparais à présent. Ne revient jamais, ne parle à personne.
—Rk ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
—Ne cherche pas à le savoir. Pars maintenant.
Il se lève tout en serrant le dossier avec force.
—C’est tout, rien d’autre ?
—C’est tout. Sauve-toi vite, petit mercenaire.
La main de Mitt écrase la sienne avec une force désespérée. Les yeux du vieil homme brillent intensément et son visage est marqué par sa haine. Sa voix s’évanouit dans la pièce tandis qu’Edgar s’éloigne à reculons, tourmenté par un sentiment morbide.
—Oui…pars vite maintenant.
La porte s’est refermée dans un déclic qui l’a fait sursauter. Son destin s’est égaré dans l’antre du diable. Le silence du couloir est oppressant. Il se retourne brusquement, ressentant avec anxiété les regards perçants qui le suivent au travers des murs. Ses pas résonnent sur le marbre, il traverse le hall sans relever les yeux et se rue dans la limousine qui l’attend. Les grands arbres sont plongés dans la pénombre de la soirée qui embrasse le parc. La grille s’ouvre devant la voiture qui ne s’arrête pas. Le chauffeur se retourne.
—À l’aéroport monsieur ?
Ed repose ses lunettes de soleil carrées sur l’arête de son nez.
—Oui…comme prévu, bégaie-t-il.
La voiture s’engage sur l’a route, croise une Mercedes noire qui entre dans le parc. Les deux berlines ralentissent et Ed entrevoit son reflet dans la vitre teintée.
—Et bien je crois qu’on s’éclipse quand il faut, marmonne-t-il.
Le moteur gronde docilement et la villa apparaît une dernière fois avant d’être avalée par la forêt sombre.

 

*